La II° exposition de l’Art Indépendant
par Mohamed Saddik

L’autre lundi a eu lieu le vernissage du IIème Salon des Indépendants au milieu d’une grande affluence de public cairote à une manifestation de cet ordre.
MONSIEUR ERIC DE NEMES était inattendu dans la cohue des exposants. Sa peinture tue toutes les autres. Aussi convient-il de porter sur lui un jugement à part des autres. Il serait cruel de permettre la comparaison. Monsieur de Nemès n’est pas d’ici, il n’est pas un débutant, c’est un artiste connu en Europe, qui a remporté de grand succès et ‘domination des connaisseurs à paris. Sa présentation n’est plus à faire. Sa technique, sa maîtrise, le bonheur constant de sa main, le dépouillement tout classique des données de sa composition, le choix formel rigoureux de sa manière, la parfaite suggestion du modelé de son dessin, la sobriété de sa couleur, l’intensité de l’expression, la pureté de sa ligne qui tient à une remarquable sûreté du trait, sont autant de qualité rares et patiemment travaillées qui lui ont valu, à Paris, sa grande réputation d’illustrateur.
MELEAGRE ET ATALANTE. Un dessin rare parce qu’il réunit aux qualités que nous venons d’énumérer les facilités étonnantes du don et de l’inspiration. Avec une simplicité de moyens admirable qui élève le tracé jusqu’à l’extrême pureté, Eric de Nemès atteint un merveilleux équilibre dans la composition et obtient par tant d’harmonie la qualité chantante de son dessin. Et cet art classique, malgré qu’il soit châtié mais parce que l’artiste y ajoute quelque étrangeté profonde, loin d’être froid, est, au contraire, d’une telle densité d’impression qu’elle en rend communicative une sensualité qui plonge dans nos secrets. Cette oeuvre est soumise aux règles d’une esthétique rigoureuse, mais en quelque manière, de liberté, divine tant elle s’évade, et nue, du réalisme, cette oeuvre, dis-je, si légèrement parfaite, est toute délivrance : en elle le monstre qui nous est intérieur trouve par l’expression formelle sa justification claire et son emploi, en quelque sorte, pacifique, dans l’économie de la personnalité.
L’art de Mr. Eric de Nemès est un art intellectuel, un art pensant qui sait employer à ses fins la couleur, la forme, l’expression et la composition au même degré que le “sujet” lui-même. nous laissons aux visiteurs le plaisir de découvrir par eux-mêmes cet aspect de son originalité dans le nombreuses et très belles toiles qu’il expose.
MONSIEUR RAMSES YOUNANE est d’une inégalité étonnante, mais il est jeune et nous espérons qu’il apprenne la rigueur et cesse de s’abandonner trop vite à son goût qu’il a mauvais. Ce n’est pas là un simple souhait que nous formulons : c’est un espoir que justifient, parmi des choses difficilement qualifiables tant les déforme le goût du bizarre injustifié, un dessin intitulé DON QUICHOTTE et une toile nommée DEUX ENFANTS. Le premier dénote un véritable don pour le dessin, un sens excellent des courbes, une qualité tournante dans le paysage assez rare, un modelé des formes bien rendu, un humour mordant et une fantaisie à froid qui ne manquent pas de force.
Le second est d’une conception hardie, il comporte une véritable richesse de tonalités malgré que le tableau soit peint, en somme, dans une seule couleur d’or bruni. Ramsès Younane a su, ici, faire un emploi dramatique de la lumière et de l’ombre. Il a le sens des “effets cachés” d’une composition. mais, alors que les déformations voulues du personnage assis sont réussies celles du personnage debout laissent une pénible impression d’être dues à une déficience de dessin. En tout cas, Mr. R.Younane mérite notre encouragement.
MONSIEUR MEHEMET ABOUT est un jeune peintre turc. C’est un romantique qui aurait le goût de l’horrible de Baudelaire. L’on ne voit de lui qu’un dessin : une tête de mort que toutes les formes adorables ou horribles, tous les désirs, tous les monstres, l’amour, la foi et les turpitudes, les sacrifices immenses, les merveilles et les inconscientes bassesses inqualifiables, tous les ciels et tous les gouffres, tous les démons et tous les anges de la vie et de l’esprit habitent encore, fantômes unis à ce crâne destiné au néant. Et cela dans une composition extraordinaire entrelacée et qui profite de l’ombre, de la moindre saillie, et des figures des figures, de même que la vie sait entasser en nous tous les cadavres de nous-mêmes et nous envahir et nous dominer, nous écraser par l’extérieur, jusque dans nos profondeurs, de tant de hasards, d’accidents, de rencontres, et de merveilles que nous ne voulions pas adorer et de monstres que nous ne voulions pas nourrir, tant qu’à la fin elle nous dévore et nous réduit à la mort, à la poussière, au néant, le seul repos quand tout enfin n’est plus, ni nos luttes, ni nos amours, ni nos haines.
MONSIEUR KAMEL EL TELMISANY nous change de ses compositions terriblement embrouillées par un portrait de femme intitulé LUCIENNE où sa peinture calmée laisse rêver un pessimisme qui ne manque ni de sympathie ni de caractère, ni d’exercer une sorte d’envoûtement. Espérons que ce soit pour Telmisany le début d’une nouvelle manière.
Deux dessins agréables et une tête de nègre sculptée amusante de MONSIEUR ANGELO DE RIZ.
A en juger par le SAINT-PIERRE de MADAME J. BEHMAN, son COIFFEUR serait un heureux accident. Très heureux, en vérité. Mais nous nous demandons si cette réussite ne tient pas à l’identique platitude de la peinture de J. Behman et du caractère de n’importe quel coiffeur.
MONSIEUR L.-M. SALINAS s’est égaré dans la peinture. Il devrait se spécialiser dans l’Affiche ; nous sommes certains qu’il réussirait à “faire original” dans le sens commercial du terme.
MONSIEUR FOUAD KAMEL est bien jeune, sa palette franchement embrouillée et sa cervelle aussi. Trop d’idéologie et trop de couleurs. Mais il a fait une tête de femme qui le rend digne d’être cité.
Pour le reste : découragez, découragez !

10-25 mars 1941