La 2ème exposition de l’art indépendant

par Marie Cavadia

Avant d’entrer chez les “Indépendants” vous feriez bien de déposer au vestiaire votre honnête petite logique quotidienne, repue de cette imagerie quotidienne que la vie – elle en fait bien d’autres !- déroule, sans morgue, devant nos yeux. Avec des prunelles nouvelles, un esprit passé à l’éponge des nerfs à l’affût, contemplez les multiples suggestions de ces jeunes artistes : Angelo de Riz, Georges Henein, Laurent Marcel Salinos, Kamel Mohamed Youssef, Arte Topalian, Méhémet About, Raymond Abner, Anne Williams. Elle vous guideront dans le labyrinthe des merveilles.

Vous serez également séduits par les compositions enfantines, mais ausi terribles que des Jéronimus Bosch, de M. Chehata, décorateur populaire d’Alexandrie. Vous remarquerez cette femme qu’Aîda Chéhadé réveilla de la terre pour nous apprendre le sommeil. En passant, vous direz bonjour au coiffeur de Mme Benham; son meilleur client n’est autre que le père Ubu.

Pénétrez ensuite dans l’atmosphère d’angoisse torride que vous propose Fouad Kamel, le peintre au visage d’enfant de choeur. L’âme prête à affronter d’hallucinantes contradictions, ne manque pas de voyager à travers ce monde insolite que les admirables “collages” d’Amy Nimr ont créé pour nos délices. Soulevez “le voile suspendu” au-dessus des toiles et des dessins de Ramsès Younane et vous vous sentirez avec lui au milieu de son rêve qui est aussi celui de l’univers.

Le beau portrait de Telmissany vous retiendra longtemps et vous verrez alors comment certains bleus savent pleurer. Ne franchissez pas le seuil du “Château d’Otrante” d’Eric de Némès, un amour et une mort au-dessus de nos forces nous y guettent, mais laissez-vous prendre aux rets de sa Vénus, cette même Vénus qui s’empara un jour de Botticelli.

Enfin vous vous arrêterez une seconde parmi les blanches rotondités du dortoir de Baroukh et avant de partir vous essayerez de subtiliser d’un coup de main rapide un des masques hallucinants d’Abu Khalil Lutfy.

A la porte vous retrouverez votre honnête petite logique quotidienne et je ne suis pas certaine, qu’après cette belle aventure que vous venez de traverser dans l’irréel, vous ne songiez point à l’abandonner pour toujours.

Marie Cavadia

P.S. – Quant aux photographies de Mme Hassia, elles ont toutes réussi le saut périlleux dans le vide mortel de la perfection.

in Images, 18 mars 1941, Le Caire

 

7_ii-exposition-de-lart-independant-par-marie-cavadia---images---17_ii-exposition-de-lart-independant-par-marie-cavadia---images---2