De l’art et de la liberté 

par Le Comité

On nous a prévenus : cette association que vous désirez fonder pourquoi donc tenez-vous à l’enfermer dans un titre aussi limitatif ? N’en éloignerez-vous pas ainsi ceux qui portent à l’art un intérêt supérieur, une curiosité de tous les instants ? Nous répondons tout de suite que l’art à nos yeux ne consiste pas en des images ou en des formes sculptées – qu’il représente bien davantage, bien autre chose. Au-delà de toutes les traductions possibles de la vie, de toutes les versions provisoires ou éternelles du sentiment, de tous les cas et les prises de conscience il représente une manière d’être, – une attitude à la fois vitale, sentimentale et consciente. Ce qui compte en premier lieu chez l’homme c’est une sorte d ‘élégance morale à partir de laquelle l’art lui devient d’autant plus accessible qu’il en a lui-même franchi le seuil. Et c’est cette élégance morale par quoi l’individu s’affirme en face des forces de corruption et d’humiliation, – qui se trouve à l’heure actuelle condamnée par certains régimes décidés à réduire l’esprit à la plus misérable des conditions. Et cette misère spirituelle sas précédent ne correspond que trop à la misère matérielle infligée à des peuples entiers privés de beurre mais gavés de canons. Il s’agit présentement de dessaisir l’intelligence de tous ses droits ; d’enlever à l’homme la propriété de son destin. Ceux qui sabrent stupidement les toiles de Renoir ou de Kokoschka s’acharnent no pas contre une manière de peindre mais contre une manière de comprendre et de faire comprendre la vie. Nul n’a plus le droit de rêver à haute voix puisque le rêve pourrait impliquer chez l’artiste (et implique généralement) la volonté de se dégager d’une réalité de plus en plus infréquentable, de changer à jamais de patrie. Au point où nous en sommes de l’autarcie intellectuelle dans le monde, l’importation du rêve est défendue pour des raisons majeures de la discipline sociale. Depuis le lointain Chagall jusqu’à Salvador Dali, toute la part du rêve dans la peinture moderne est condamnée à mort… Nous croyons qu’il y a lieu de réagir contre cette immonde domesticité de l’art. Nous croyons qu’il y a lieu de réaliser le plus rapidement possible l’union des écrivains et des artistes autour des hommes et des œuvres qui apparaissent indétournables au profit de sociétés périmées. Des hommes et des preuves existent. Ils existent tellement que dans de nombreux pays, des administrations entières ont pour unique fonction de faire autour d’eux et contre eux, tour-à-tour le silence, la calomnie, la terreur. Non seulement ils existent, mais ils restent dans un monde peuplé de sanglants revenants, les seuls êtres intégralement vivants.

C’est un des plus forts paradoxes du temps présent que de devoir revendiquer la liberté artistique, c’est-à-dire une chose que l’on s’accordait unanimement à juger naturelle sinon sacrée. Paradoxe aisément explicable pourtant car de cette liberté même l’art tient la possibilité de se rendre menaçant pour une société déterminée. Car de cette liberté même il est fait nécessairement un usage d’autant plus critique que les régimes sociaux sont moins en état de le tolérer.

Voilà pour l’art. Voilà pour la liberté. La parole est maintenant à la jeunesse qui veut et doit en finir avec toutes les formes du conformisme, du conservatisme et ajoutons du scepticisme pseudo-philosophique non moins mortel que les deux précédents fléaux.

dans Art & Liberté, bulletin #1, mars 1939